Sept villes, un projet, le théatre en commun

PROSPERO, le magicien de Shakespeare : un utopiste qui rassemble ce qui était séparé…

A l’origine, l’Europe a été conçue comme un marché commun libéral – même s’il est un peu en crise actuellement !

Mais les artistes n’aiment pas cette version des choses. Comme l’a prouvé la période de la Renaissance, ils sont d’extraordinaires ambassadeurs d’humanité, capables précisément de réfléchir à certains sujets tabous et de contribuer à la construction d’une Europe artistique, culturelle, démocratique, sociale, pacifique et ouverte aux autres pays et aux autres continents.

Il y a bien sûr d’influents décisionnaires, des leaders ultra-libéraux et de grands communicants qui aimeraient affirmer que le théâtre est un art mort, comme on dit qu’il y a des langues mortes. Mais c’est oublier un peu vite que le théâtre européen est né en Grèce, en même temps que la philosophie et la démocratie. C’est ignorer le dynamisme de la scène théâtrale européenne, qui entend bien jouer un rôle dans une politique basée sur « l’épanouissement des cultures des Etats membres, dans le respect de leur diversité nationale, tout en mettant en évidence l’héritage culturel commun ».

Le Théâtre National de Bretagne (Rennes – France), le Théâtre de Liège (Liège – Belgique), la Emilia Romagna Teatro Fondazione (Modène – Italie), la Schaubühne am Lehniner PLatz (Berlin – Allemagne), le Göteborgs stadsteatern (Goteborg – Suède), le Théâtre National de Croatie / World Theatre Festival Zagreb (Zagreb – Croatie) et le Festival d’Athènes et d’Epidaure (Athènes – Grèce) entendent développer ce dialogue interculturel vital par la mobilité des artistes et des œuvres, ainsi que par la circulation des administrateurs artistiques et des productions culturelles.

Les directeurs de ces institutions ont décidé d’allier leurs capacités à soutenir de nouvelles œuvres, et de mettre en place un accord de coopération culturelle pour développer la création, la recherche et la formation en Europe. Mais cette initiative est appelée à s’ouvrir vers l’extérieur en développant des partenariats avec la Lettonie (avec le metteur en scène Alvis Hermanis) et la Pologne (avec le metteur en scène Krzysztof Warlikowski) et les Pays-Bas (avec le metteur en scène Ivo van Hove).

La coopération culturelle se doit d’encourager la diversité linguistique. Plus encore que les arts plastiques ou la danse, le théâtre doit être à la hauteur de cet enjeu. Une attention particulière sera attachée au fait de travailler dans les langues originales ou dans des traductions, pas seulement lors des représentations mais aussi dans toutes les manifestations où le public sera présent.
Dans sa phase finale, cette collaboration est le fruit de deux années de travaux et de discussions entre les directeurs et les équipes. Cependant ces institutions ont commencé à tisser des liens et partager leurs points de vue bien avant la mise en place de ce réseau. En effet, plusieurs directeurs de ces six organismes fondateurs se connaissaient déjà et la plupart avaient déjà travaillé ensemble. Tous partagent le désir d’un effort commun et concerté.
Démarré en 2008, ce projet théâtral audacieux s’étalera sur cinq ans. Il a été baptisé « Prospero ».

…au service d’un théâtre qui fait sens, empreint de joie et d’esthétique

Les rencontres entre les directeurs se sont faites au gré de leurs affinités. Ce sont leurs valeurs et leurs intuitions esthétiques communes qui ont permis de faire naître ce projet collectif.
Le type de théâtre envisagé dans ce contexte est un théâtre poétique et politique, privilégiant une certaine sensibilisation au jugement critique. Prospero est au service d’un théâtre d’art, c’est-à-dire d’un théâtre qui fait sens, empreint de joie et d’esthétique.

Il faut produire des créations audacieuses, des propositions personnelles et sincères, des œuvres en cours de création et qui soient au cœur des débats d’aujourd’hui. Il faut allier la raison et l’imagination. Comme le dit Edward Bond : « C’est seulement ainsi que l’humanité est possible ». Cette alliance est un endroit de confluence et de partage. Un innovatoire venant s’ajouter aux conservatoires. Grâce aux nombreuses rencontres avec les publics des différents pays au cours de tous ses voyages, et à l’occasion d’échanges entre professionnels du monde des arts et de la culture, qu’ils soient décisionnaires, chercheurs ou pédagogues, ce projet est la preuve tangible d’un esprit communautaire, le témoignage d’une Europe en mouvement qui s’engage dans la création et sa diffusion.

François Le Pillouër