Toute revue de théâtre ne prend son sens que si elle se construit autour d’un projet qui dépasse l’actualité immédiate de cet art pour l’inscrire dans une perspective plus large, articulant la création scénique, la culture et la société : certaines ont pu être portées par le développement des théâtres subventionnés, leur programme de démocratisation culturelle et d’émancipation politique (Théâtre populaire, Théâtre / Public), d’autres se définir comme des instruments de réflexion sur les processus de création et le renouvellement des modèles esthétiques (Drama Review, Sipario, Travail théâtral, la nouvelle version de Theater der Zeit), d’autres encore comme l’espace où s’est affirmée une nouvelle génération de metteurs en scène (Theater heute, Alternatives théâtrales), voire plus généralement l’idée d’un théâtre d’art (L’Art du théâtre, Les Cahiers de la Comédie-française). Réfléchir ou écrire sur la création théâtrale, comme ces grandes revues nous l’ont enseigné, participe d’une démarche militante qui considère l’œuvre comme la mise à l’épreuve d’une définition de l’acte artistique, au sein d’une structure de production et dans une durée, depuis un plateau et face à un public.
L’ouverture sur le réseau Internet d’un espace de réflexion consacré au théâtre européen, comme nous le faisons aujourd’hui, s’accompagne d’une telle ambition. Comme le projet Prospero lui-même, la revue annuelle dont voici le premier numéro repose à la fois sur les efforts de ses fondateurs et sur leur volonté d’ouverture vers l’extérieur. Elle analyse certaines productions des théâtres de ce réseau, elle donne la parole aux artistes qui les dirigent ou qui leur sont associés, mais elle se tourne aussi vers d’autres créations significatives. Ses articles sont écrits par le groupe de chercheurs réunis au sein du projet Prospero, ainsi que par d’autres qui ont été invités à enrichir et diversifier son contenu éditorial. Elle porte son regard sur des créations qui marquent le présent en même temps que, dans un souci de transmission, elle interroge de grandes expériences du passé et se préoccupe des nouvelles générations préparant l’avenir. Enfin, elle cherche à promouvoir la circulation des idées et à surmonter les barrières linguistiques en publiant des articles rédigés dans différentes langues européennes, accompagnés de leur traduction ou de celle de leur résumé. Si la totalité des textes ne peuvent être publiés dans les cinq langues des théâtres partenaires, un double parcours de lecture, en anglais et en français, traverse l’ensemble de ce numéro.
Comme le projet Prospero encore, Prospero European Review – Research and Theatre se donne pour principal objet d’attention la circulation des œuvres et des artistes à l’intérieur de l’espace européen : c’est là, peut-on dire, l’axe principal de son engagement, le cœur de sa militance. La scène théâtrale, au moins depuis la naissance des troupes professionnelles à la Renaissance, s’est constamment enrichie à travers les tournées, les traductions, les invitations traversant les frontières. Mais les dernières décennies, au cours desquelles se sont multipliés les échanges, les coproductions et les collaborations internationales, ont vu l’apparition d’un phénomène nouveau : la proposition faite à un metteur en scène ou à une troupe de venir créer un spectacle dans un autre pays, dans une autre structure de production et devant de nouveaux spectateurs. Cette expérience, avec toutes les difficultés qu’elle comporte, avec les enthousiasmes, les inquiétudes et parfois aussi les malentendus qu’elle suscite, est analysée dans ce numéro à travers deux exemples. D’abord, dans un dossier de la rubrique « On stage », la première grande création du projet Prospero : la mise en scène par Thomas Ostermeier, avec l’équipe artistique de la Schaubühne, du JohnGabriel Borkman d’Henrik Ibsen au Théâtre National de Bretagne à Rennes, en décembre 2008. Ensuite, dans la rubrique « Essay », le retour sur une mise en scène « historique », celle deMesure pour mesure de William Shakespeare par Peter Zadek au Théâtre National de l’Odéon, à Paris, en 1991.
D’autres articles, dans la rubrique « On stage », analysent des productions significatives de différents pays européens, mettant en lumière tant des points de convergence (par exemple, l’importance renouvelée de la troupe et du collectif) que des singularités (la vogue récente des adaptations de monuments de la littérature romanesque en Allemagne), et donnant la parole à l’un des artistes associés au projet Prospero : Pippo Delbono, récompensé en 2009 à Wroclaw par le Prix Européen des Nouvelles Réalités Théâtrales. Dans la rubrique «Theory » sont réunis des articles issus d’une journée d’études, organisée par Prospero à l’université de Liège, sur la notion d’émergence dans les arts de la scène contemporains : c’est l’occasion d’interroger non seulement, d’un point de vue international, les formes de l’entrée des jeunes artistes dans le monde professionnel, mais aussi les questionnements esthétiques dont ils sont porteurs. Enfin, les rubriques « Culture and Politics » et «Education and Training », soit à travers des études de cas, soit à travers des perspectives plus larges, présentent les questionnements qui traversent aujourd’hui, dans différents pays européens, la formation des artistes de demain et l’aide des collectivités publiques à la création.
Comme le réseau Internet, l’idée européenne doit se nourrir d’une utopie : celle d’un espace de libre circulation, favorisant la rencontre de l’autre et aidant à mieux le connaître. La naissance d’une Europe artistique et culturelle, à laquelle le projet Prospero entend contribuer, ne signifie donc pas l’émergence d’une création théâtrale homogène, entièrement déterritorialisée, mais au contraire l’enrichissement des imaginaires par l’expérience de la découverte, de la rencontre et du partage, tant du point de vue des créateurs que de celui des publics. Prospero European Review – Research and Theatre est une fenêtre ouverte sur cette utopie.

 

Didier Plassard,
Rédacteur en chef.

Prospero European Review – Research and Theatre

Directeur : François Le Pillouër.
Rédacteur en chef : Didier Plassard.
Comité éditorial : Joaõ Carneiro, Nancy Delhalle, Carole Guidicelli, Outi Lahtinen, Stefano Locatelli, Didier Plassard, Maria-Helena Serôdio, Hanna Suutela, Stefan Tigges, Katie Verstockt.
Révision des textes en anglais : Mark Brown.
Secrétariat de rédaction : Patrick Aillet.

Contact : revue[at]prospero-theatre.org
Prospero European Review  – Théâtre National de Bretagne – Centre européen de production théâtrale
1, rue Saint-Hélier – 35000 Rennes (France)

Ce premier numéro de Prospero European Review est publié par le Théâtre National de Bretagne  et le projet européen de coopération théâtrale Prospero.
Mise en ligne: novembre 2010.